Sur les parois, les grimpeurs se font souffler dans le cou par leurs vis-à-vis féminines. De quoi susciter bien des discussions, même dans les sphères scientifiques.
mots :: David Savoie
Une mince fissure traverse de larges pans de roche qui ressemblent à un grand livre ouvert – si, bien sûr, ses pages étaient imprimées sur du granit pâle. Nous sommes près de Squamish, en Colombie-Britannique, et la voie en question, surnommée The Shadow et cotée 5.13a, a vu de grands noms de l’escalade tutoyer ses parois. Plusieurs, comme Alex Honnold, Will Stanhope, Sonnie Trotter, ont même tenté de la grimper à vue, c’est-à-dire sans renseignements préalables sur les passages difficiles ou l’équipement nécessaire à emporter. Sans succès.
Originaire de Repentigny, la Québécoise Émilie Pellerin, elle, a réussi l’exploit en 2018. « Je suppose que j’ai été chanceuse », a supposé la grimpeuse à l’époque. Mais c’était plus que de la chance : Émilie est probablement l’une des grimpeuses les plus fortes du Canada, surtout quand elle grimpe dans ce style.
Ce n’est qu’un exemple de performances féminines qui, en escalade, se rapprochent de celles que les hommes parviennent à réaliser. L’Étasunienne Lynn Hill avait par exemple posé les jalons en grimpant pour la première fois, en 1994, The Nose, à El Capitan dans la vallée de Yosemite, en style libre, donc sans tomber et sans tirer sur des protections. Après quoi elle avait déclaré : « Ça passe, les gars. » Les exemples se sont depuis multipliés, surtout au cours des dernières années : la Franco-Américaine Brooke Raboutou a grimpé une voie cotée 5.15c [NDLR : le maximum est pour le moment 5.15d], la Slovène Janja Garnbret domine le circuit de compétition féminin, et ainsi de suite.

De quoi inspirer des grimpeuses comme Léonie Marche, une Québécoise expatriée en Colombie-Britannique qui s’est fait les dents sur des voies très difficiles. « Quand je pense à plein d’autres sports, il y en a peu où les hommes et les femmes sont sur un pied d’égalité », note-t-elle. La grimpeuse estime que « c’est cool » de voir que les performances se comparent. « C’est super motivant de constater qu’on peut se rendre à ce niveau en escalade », explique Léonie Marche en référence aux exploits féminins des dernières années.
« Ça envoie le message qu’on est capable de faire mieux ! »
La Science s’y intéresse
Les scientifiques confirment ce que les grimpeuses savent déjà : le fossé entre elles et eux tend à se combler dans cette discipline. Cela se justifie notamment par le fait que les femmes jouissent d’une endurance légèrement supérieure à celle des hommes, et qu’elles sont en mesure de faire usage d’une grande force musculaire par rapport à leur poids, résume Jonathan Tremblay, professeur à l’École de kinésiologie et des sciences de l’activité physique de l’Université de Montréal.
« Quand je pense à plein d’autres sports, il y en a peu où les hommes et les femmes sont sur un pied d’égalité. »
Les habiletés motrices diffèrent aussi sensiblement entre les sexes. Lorsqu’elle observe des débutantes grimper, Émilie Pellerin remarque qu’elles cherchent à pousser davantage avec leurs jambes, tandis que les débutants ont tendance à utiliser leurs membres supérieurs. « Elles apprennent donc très tôt une technique qui va leur servir durant toute leur vie de grimpeuse », indique-t-elle.
À lire aussi sur ML :
Autre piste d’explication importante : les femmes ont davantage eu accès aux sports durant les dernières décennies, ce qui leur a permis de développer leurs capacités athlétiques. « Historiquement, les sports sont une chasse gardée masculine », rappelle Jonathan Tremblay. Justement, ajoute Émilie Pellerin, bon nombre de voies sont équipées, ouvertes et cotées par des hommes, qui sont souvent de plus grande taille. De quoi nuancer la façon d’évaluer la difficulté, selon elle.
« Avant, le sport était dominé par les hommes, parce que les hommes étaient les seuls à le pratiquer, soulève Jonathan Tremblay. Donc, plus il y aura de pratiquantes sur la planète, plus la probabilité qu’une athlète phénoménale émerge et se démarque est élevée. » Il donne pour exemple le Canada, qui se défend bien au soccer et au rugby, parce que les femmes peuvent participer à ces sports dès leur jeune âge, ce qui n’est pas le cas partout sur la planète, hélas.
« Plus il y aura de pratiquantes sur la planète, plus la probabilité qu’une athlète phénoménale émerge et se démarque est élevée. »
Verra-t-on des femmes établir des performances plus impressionnantes que les hommes dans un avenir pas si lointain ? Émilie Pellerin en est convaincue. « Notre pic de performance est encore à atteindre », pense-t-elle. « L’escalade, comme d’autres sports, est pratiquée par de nombreuses femmes depuis peu de temps, enchaîne-t-elle, donc ça fait une grosse différence dans la progression des performances en ce moment. »
Cet article est tiré de l’édition Vie en montagne, été 2026.









