Comment un livre sur la théorie de la haute montagne, écrit dans les forêts laurentiennes, peut-il se retrouver dans les mains de guides népalais qui travaillent en pleines montagnes himalayennes ?
mots :: David Savoie / photos :: François Léger-Savard
Emmanuel Daigle guide depuis 15 ans des randonneurs en expédition au Népal, un pays d’Asie enclavé et montagneux. Avant d’amorcer ses randonnées, ce résident de Sainte-Adèle, dans les Laurentides, donne de la formation aux guides locaux qui le désirent. Les petits groupes des débuts sont devenus, au fil du temps, de plus en plus grands. « La dernière fois, je pense que nous étions une soixantaine », raconte-t-il en riant. Ce dernier voit bien qu’il y a un besoin, mais s’étonne du fait que les Népalais n’aient pas accès à des livres dans leur propre langue pour s’instruire sur la montagne. Or, le guide québécois, lui, a déjà rédigé des ouvrages sur le sujet.
En 2015, il écrit une première version d’un bouquin qui porte sur la préparation d’un trek en haute altitude. Puis, en 2024, il publie une version bonifiée de son ouvrage, dans lequel il recense les plus récentes données scientifiques. Plusieurs questions y sont traitées. Comment prévenir le mal aigu des montagnes ? Comment s’adapter à l’altitude ? Comment bien se nourrir ? C’est ce livre que l’auteur décide de faire traduire en népali.

Le Népal est le royaume de l’altitude. La chaîne himalayenne couvre une bonne partie de son territoire, où ont été répertoriés au-delà de 1300 sommets de plus de 6000 m. À titre comparatif, le plus haut sommet du Canada, le mont Logan, n’entre même pas dans cette catégorie, avec ses 5959 m.
Le problème, note Emmanuel Daigle, c’est que les Népalais ont beau vivre en montagne, ils ne connaissent pas forcément les effets physiologiques de la haute altitude ni la théorie de l’acclimatation. Le guide a un jour entendu un secouriste raconter qu’un jeune homme avait fait la montée d’un col dans le cadre d’un pèlerinage. Se sentant mal, il appelle les secours. Il meurt peu après des suites d’un œdème pulmonaire. Une condition qui aurait pu être évitée si le marcheur avait su qu’il fallait s’acclimater à l’altitude.
« Il est important que les Népalais aient le contrôle de leur propre terrain », croit l’auteur. Les Occidentaux vont au Népal, y consomment la montagne, mais redonnent peu au peuple népalais, selon lui. « Mais comment pouvons-nous leur redonner ? Donner de l’argent, oui, ça peut aider, mais transmettre des connaissances, c’est encore mieux. »

Passer du français au népali
Trouver quelqu’un qui connaît le népali et le français s’est avéré compliqué. « Un chemin de croix », précise le Québécois. Le gouvernement népalais ne voulait pas investir dans la traduction. Il fallait donc trouver quelqu’un ayant une bonne connaissance des deux langues et avec qui la communication serait facile.
La Française Marie-Caroline Pons entre alors en scène. Docteure en linguistique, elle est l’une des rares spécialistes des langues parlées au Népal. Elle a aussi publié un dictionnaire en népali, en plus d’avoir vécu dans ce pays pendant 20 ans.
Pour l’ouvrage d’Emmanuel Daigle, la spécialiste a traduit termes médicaux, jargon technique et autres subtilités du vocabulaire de la montagne. La traduction a toutefois ses limites : certains termes n’existent pas dans la langue népalaise, comme « sac de couchage ». Il a donc fallu employer le mot anglais, indique la linguiste. Elle s’est également assurée que les termes utilisés restent accessibles au plus grand nombre possible.
Les touristes seront encouragés à acheter la publication puis à la donner. Les ventes permettront des réimpressions. L’auteur ne touchera pas un sou de ce projet.
Le livre, publié en octobre 2025, sera offert gratuitement aux guides népalais qui le veulent. « Moi, je ne veux pas que quelqu’un ne puisse pas se le procurer parce qu’il n’a pas assez d’argent », fait valoir le guide, qui dit avoir été profondément marqué par l’humanité du peuple népalais. Ses séjours là-bas l’ont changé, confie-t-il.
Les touristes seront encouragés à acheter la publication puis à la donner. Les ventes permettront des réimpressions. L’auteur ne touchera pas un sou de ce projet. Emmanuel Daigle se dit d’ailleurs ému en pensant qu’autant de personnes ont accepté d’offrir de leur temps afin que ce livre en népali voie le jour. Et, ultimement, pour qu’il puisse aider des guides locaux.
Comment cette initiative est-elle vue chez les Népalais ?
En ce moment, les guides népalais ont accès à plusieurs ressources pour acquérir une formation, spécifie le président de l’Association nationale des guides de montagne du Népal, Tul Singh Gurung. Le regroupement vise notamment à améliorer la sécurité et la qualité des services en montagne. Il existe des programmes et des manuels en anglais, certes, « mais il manque d’ouvrages de référence complets en langue népalaise, axés sur la théorie du guidage en haute altitude », ajoute celui qui est aussi guide de haute montagne. « C’est pourquoi une publication comme celle d’Emmanuel Daigle a sa raison d’être et pourrait se révéler très importante. »







