Notre collaboratrice fait l’expérience du Grand Nord, alors qu’elle parcourt l’un des sentiers les plus difficiles du Canada.
mots et photos :: Louise Philipovitch
De toutes mes forces, je soulève mon vélo chargé pour le faire passer par-dessus l’énorme roche qui me fait obstacle. Devant moi, Justin, mon compagnon, semble aux prises avec les mêmes difficultés, les roues de sa monture butant sur chaque pierre du lit de rivière que nous remontons. Voilà maintenant plus de huit heures que nous poussons nos vélos, le terrain étant trop accidenté pour pédaler. Une pluie glaciale détrempe nos vêtements et des nappes de brume s’accrochent aux immenses parois rocheuses qui nous surplombent. Nous sommes au deuxième jour de notre périple sur la Canol Heritage Trail.

La Canol est un sentier patrimonial encore largement méconnu, sur lequel peu de personnes se sont aventurées. Il s’étend sur environ 360 km, au cœur des Territoires du Nord-Ouest et épouse le tracé d’une ancienne route construite par les États-Unis durant la Seconde Guerre mondiale. Le projet Canol, une contraction de « Canada Oil », a été lancé dans le but d’acheminer du pétrole depuis Norman Wells jusqu’à Whitehorse, grâce à un oléoduc passant à travers les monts Mackenzie. Des milliers d’hommes ont été mobilisés pendant deux ans pour concrétiser l’infrastructure. Mais, après seulement treize mois d’utilisation, celle-ci a été totalement abandonnée. Tout fut laissé sur place : véhicules, barils, bâtiments. Depuis, la nature a repris ses droits et la route a en partie disparu.
Passionnés de lieux reculés, Justin et moi rêvions de parcourir la Canol depuis plusieurs années déjà. Durant l’été 2025, nous sommes donc partis pour trois mois de bikepacking à travers la Colombie-Britannique, le Yukon et les Territoires du Nord-Ouest, avec comme objectif final ce sentier mythique.

Nous voilà à la mi-août, à pédaler dans le Grand Nord canadien. Ou plutôt, à marcher à côté de nos vélos, puisque les premiers jours sur la Canol sont semés d’embûches : piste défoncée, buissons qui nous griffent le visage, lits de rivières rocailleux, marécages tourbeux où nous nous enfonçons jusqu’aux hanches, éboulements colossaux. Nous ne parvenons pas à rouler plus de quatre kilomètres sans devoir mettre le pied à terre.
À ces obstacles s’ajoutent les nombreuses traversées de rivières à gué. La pluie des dernières semaines a en effet gonflé les cours d’eau, transformés en torrents impétueux. Le courant, implacable, exerce une pression constante sur le corps immergé et ne laisse aucune place à l’erreur. Un pas incertain, une roche glissante, et je me ferais immédiatement emporter. Il faut redoubler de précaution, essayer de deviner son chemin du bout du pied, tout en jouant un dangereux jeu d’équilibriste avec le vélo sur l’épaule.

Et puis il y a la faim. Très tôt dans l’expédition, nous comprenons que notre lente progression ne nous permettra pas d’atteindre notre ravitaillement à temps. Nous portionnons donc nos vivres pour avoir de quoi manger trois jours de plus. Les calories consommées quotidiennement diminuent, alors que nos journées d’effort, elles, s’étirent parfois jusqu’à douze heures. Une faim constante, qui devient obsessionnelle. « Quand on en aura fini avec la Canol, qu’est-ce que tu veux manger en premier ? » Nous ne parlons que de nourriture.
Très tôt dans l’expédition, nous comprenons que notre lente progression ne nous permettra pas d’atteindre notre ravitaillement à temps.
Heureusement, la beauté des paysages fait oublier l’adversité. Les canyons aux parois ocre, les larges rivières saumoneuses, les aurores boréales qui dansent au-dessus de nos têtes : partout, la nature offre un spectacle saisissant. Les carcasses de véhicules et les bâtiments abandonnés, vestiges du passé, ajoutent une dimension fantomatique aux lieux.
Mais ce sont surtout les rencontres avec les habitants de ces montagnes qui constituent le point culminant de notre expédition. Une rencontre en particulier restera gravée en moi. Celle avec un grizzly, massif, que j’aperçois à moins de dix mètres. Nous nous faisons face, immobiles, nos regards accrochés. Je distingue ses iris, j’entends son souffle. Quelques secondes suspendues qui semblent durer des heures. Puis, soudain, il s’enfuit, déployant une puissance foudroyante.
Ce face-à-face bouleversant m’évoque le récit Croire aux fauves de Nastassja Martin, anthropologue française et spécialiste des communautés du Grand Nord, dans lequel elle relate sa propre rencontre avec un ours. Cet événement est vécu comme une collision brutale entre deux mondes, l’Occident dont elle est issue, et le monde animiste des collectifs autochtones qu’elle étudie. « Un ours et une femme se rencontrent et les frontières entre les mondes implosent », écrit-elle. De retour à Montréal, je ressens moi aussi, désormais, cet effondrement de l’intérieur.
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