Certains considèrent la navigation hauturière comme un simple moyen d’arriver à destination. Pour d’autres, comme notre collaboratrice, c’est surtout le temps passé en mer qui compte.
mots et photos :: Agathe Bernard
« Des dauphins ! » L’éclat de voix me tire de ma torpeur, et je me précipite sur le pont. À la proue, un petit groupe de ces créatures qu’on dit très sociales plonge et réapparaît à plusieurs reprises au milieu des vagues, dans une chorégraphie savamment orchestrée. Puis, à ce moment, le vent tourne, transportant dans sa course du sable du Sahara. Le ciel s’obscurcit et une brume rougeâtre recouvre le bateau de poussière. Le calima, ce vent chaud du désert, fait des siennes. Ainsi s’égrène le quotidien sur le grand bleu, en direction du Cap-Vert.

Ce sont de telles scènes qui me reviennent en tête lorsque je me remémore ma première traversée en haute mer, au début de 2024. Saviez-vous, par exemple, que la couleur de l’océan change dès qu’on dépasse le plateau continental ? Le fond marin plonge alors vers les abysses, et la couleur de l’eau devient d’un bleu violacé intense, unique en son genre. L’eau en mouvement m’a émerveillée dès notre départ du port de Las Palmas, aux îles Canaries. De là, nous nous sommes dirigés vers le sud-ouest, à environ 200 milles nautiques des côtes de l’Afrique de l’Ouest, en direction de Mindelo, un important port capverdien.

Chemin faisant, j’ai fait le plein d’images, au propre comme au figuré. Le faisceau de lune qui se reflète sur les vagues ondulantes. L’impression de faire du surf à bord d’un voilier de 20 mètres. Le fou de Bassan qui tourbillonne autour du mât pendant 18 heures. Le son de l’eau heurtant la coque pendant que je suis allongée dans ma couchette. La bouilloire fumante réconfortante, en équilibre sur le poêle à cardan. Des rafales de vent de 41 nœuds qui nous frappent de plein fouet. Voir l’indicateur de vitesse atteindre 14 nœuds ! Le mât oscillant latéralement sous les étoiles. La sensation de propreté en lavant mes cheveux pleins de sable. Un sentiment d’espoir envers notre monde, pour la simplicité de la vie. Le silence. L’objectif de mon appareil photo a capté une fraction de tous ces moments ; ma mémoire a emmagasiné le reste.

Il faut bien remettre pied à terre un jour. En toute honnêteté, je crains ce moment. La vie sur le plancher des vaches semble compliquée et encombrée. La vie sur la plaine liquide est pure, simple et noble. La veille de notre arrivée au Cap-Vert, un fou de Bassan a commencé à tournoyer autour du bateau, cherchant à se poser sur le mât. Je l’ai suivi toute la nuit, emplie de paix, souhaitant que le temps s’étire. J’étais reconnaissante envers notre bateau Falken de nous avoir portés jusque-là. Jamais je ne m’étais sentie autant dans le moment présent.

Sur l’océan, le temps semble éternel, et béni, comme s’il se relâchait enfin. C’est pourtant oublier que dans chaque départ se cache forcément une arrivée.

Après une douche chaude, une promenade dans la vibrante Mindelo, une baignade salée dans l’océan africain, une soirée avec mes amis de voile et une bande de chiens errants, je me suis réconciliée avec la terre. Sur la plage, je rencontre des musiciens qui m’invitent le soir même à souffler les bougies de mon 43e anniversaire dans un bar presque aussi minuscule que la ruelle où il se situe. Sans répétition, la musique commence et tout le monde danse, chante, s’enlace. Les boissons africaines coulent à flots.

Le lendemain, à la suggestion d’un de mes nouveaux amis, je prends le traversier pour l’île Santo Antão. Puis, je monte dans un taxi collectif qui, tout au bout d’une route volcanique sinueuse surplombant des falaises vertigineuses, me dépose à la tête d’un sentier de randonnée : Vale do Paul. Des heures plus tard, après avoir déambulé au travers de jardins en terrasses qui donnent leur nom au Cap-Vert, je débouche au sommet d’une haute crête volcanique surnommée « l’antenne ». L’accueil chaleureux de deux chèvres et d’un âne ainsi qu’un café préparé à même les fèves cultivées sur les pentes du volcan me font oublier ma fatigue.

J’ai les larmes aux yeux en m’extirpant de cette trop rare parenthèse à l’échelle d’une vie – aucun mot ne peut exprimer ma gratitude. J’ai réussi mon test du large, puis celui de la terre ferme. Mais quand aura lieu le prochain voyage ? Cette question, je me la suis d’abord posée quelque part au-dessus de l’Arctique, durant mon vol de retour, encore en mer dans mon esprit, puis à plusieurs reprises depuis l’atterrissage dans mon studio sur la côte ouest du Canada. Comment naviguer jusqu’à ce point, aux confins du temps, pour finalement revenir exactement là d’où l’on est parti ?









